TRISTE ANNIVERSAIRE
Ce 11 août 2016, il y a eu 26 ans que j'ai perdu mon épouse, la mère de mes quatre enfants, et je ne peux, une nouvelle fois, que rendre hommage à celle qui partagea ma vie 34 ans durant..
J'ai gardé le meilleur, blotti au chaud au fond de mon cœur, sans jamais oublier celle que j'ai épousée le jour où le plus grand froid que le dernier siècle ait subi s'abattait sur le pays, avec moins 30 degrés pendant près d'un mois. J'avais alors connu ma future, à Millau, un jour de 1954, bêtement, parce qu'entraperçue simplement à une fenêtre et ayant échangé avec elle, de loin, quelques mots.
Je l'ai peu revue ensuite jusqu'à mon départ en AFN, rien de concret ne s'étant dessiné, la vie quotidienne étant là pour barrer la route à mes sentiments. Et pourtant c'est à elle que je pensais pendant les longs mois d'épreuves vécus dans le bled, et les difficultés afférentes à ma situation de soldat participant à une guerre que, depuis, certains ont déclaré ne pas en avoir été une.
C'était comme si le destin, en nous mettant en présence brièvement, nous avait marqué indélébilement au plus profond de nous-mêmes. Les quelques femmes fréquentées à l'armée n'étaient qu'une pâle copie de mes désirs de mâle, et mon attente se perpétuait.
Dès mon retour en métropole une coïncidence me remit en présence de la jeune fille, toujours employée de maison chez le même patron. Une rencontre choisie par la destinée, et aussitôt saisie au bond par votre serviteur. Mais je raconte cette époque, avec force détail sur ma biographie, parue en mai, et qui a pour titre HISTOIRE SECRETE D'UNE VIE, et que j'encourage mes parents et amis à se procurer. ( 1 )
Quelques mois durant, ce furent les soirées d'amour les plus belles de ma vie. Nous mimes au point l'embryon qui, plus tard, s'appela Serge et fut le premier enfant d'une série de quatre, dès le 5 août 1956.
Alain naquit quant à lui en 1957, et Daniel en 1959. Mais cela ne se passa pas simplement. Nous entendions couronner nos exploits, et je me devais d'assumer mes responsabilités. D'où notre mariage le 4 février 1956.
Notre vie, dès lors, fut celle de tout le monde. Je ne fus peut-être pas un mari parfait, d'où quelques écueils dus à ma sexualité débordante. Nous mangions plus souvent des haricots et de la soupe que de la viande, mais nous étions heureux, et faisions la plus belle part à nos enfants.
Raconter notre vie n'est pas le but de cet article, je ne me suis pas privé de le faire longuement sur mon ouvrage, mais ici, je veux mettre en évidence la gentillesse, la compréhension, l'amour que je trouvai, des années durant, dans les bras de mon épouse. Quand j'eus de graves ennuis cardiaques, elle me seconda, reprit un travail pour assurer la pitance journalière, et me pardonna mes sautes d'humeur quand, déjà souffrant, j'avais tendance à rendre tout le monde responsable de mes maux.
Nous déménageâmes plusieurs fois, parfois pour mon travail, étant devenu inspecteur d'assurances et écrivain, parfois pour plaire à Maria, surnommée affectueusement Mimi, qui souhaitait revenir au pays et se rapprocher de ses parents. Autrement dit, malgré le jugement qu'ont peut-être pu en avoir les étrangers, nous formâmes toujours un couple uni et, à mon avis, parfait.
La preuve en est que - 18 ans après notre dernier garçon - nous eûmes enfin une fille, Muriel, chose que nous souhaitions depuis 21 ans. Et ce fut pour nous une nouvelle lune de miel à cette occasion, l'amour un peu amoindri par le temps se réchauffant brusquement et nous faisant retrouver une seconde jeunesse.
Une dizaine d'années passèrent. Catéchiste à Cassagnes-Bégonhès, mon épouse jouissait de l'amitié des campagnards, plus que moi, qui, écrivant sans cesse, sortait peu, sauf pour apprendre l'équitation afin de plaire à notre fille. Mimi dépérissait, mais se disait en parfaite santé après de nombreuses visites chez le docteur Lambert.
Je ne compris que trop tard ce qu'il en était. Un sort nous avait été jeté, j'en parle longuement dans mon ouvrage, y consacrant un chapitre entier. Une maladie terrible minait mon pauvre amour et c'est ce qui la faisait changer à vue d'oeil et devenir ce qu'elle n'avait jamais été....
Un jour, elle me fit part de son désir d'avoir une belle bague entrevue en vitrine, en or avec un diamant. Autrement dit un objet fort coûteux. Je l'achetai à la première occasion et la lui offrit pour son anniversaire, son dernier, le 10 mai 1990. Elle la porte dans la tombe.
Car, cela alla ensuite très vite. Souffrante et dépérissant sans cesse, nous faisions chaque jour le va et vient entre Cassagnes et l'hôpital de Rodez. Ayant été informé par les docteurs qu'une issue fatale était attendue, sans rien dire, je fis construire un important monument funéraire, dans l'attente de l'inévitable. Déjà, dans le ciel et sur la maison une nuée d'oiseaux noirs cohabitaient, manipulés sans nul doute par la sorcière à l'origine du mauvais sort. Notre chien-loup Rex, semblait être tombé malade en même temps que sa maîtresse. Toutes les nuits, il hurlait longuement à la mort, et semblait voir, au-dessus de nous, quelque présence invisible qu'il fixait de ses yeux hagards.

Lorsque Maria a cessé de lutter contre la maladie, Rex ne cessa de hurler toute la nuit et, coïncidence troublante, il mourut quand elle s'éteignit, au petit matin du 11 août 1990. C'en était fini de ma vie car la Malédiction ne cessa ensuite de me poursuivre, et quoique je fis, j'avais conscience qu'un morceau de moi-même s'en était allé avec mon vrai et unique amour.
Que ceux qui n'ont jamais aimé vraiment ne me comprennent pas, c'est normal. Je pleure quant à moi en écrivant cet article, et la nuit, souvent je crois sentir encore son corps auprès du mien. Je lui parle, n'osant bouger pour ne pas la réveiller, puis redevient conscient de ma triste solitude.
Pendant plus d'un mois, après sa mort, je suis allé tous les matins cogner du côté droit de son tombeau, où a été posée sa dépouille, et je lui ai parlé de moi, de ma vie sans elle, de notre fille, et de l'envie que j'avais de la rejoindre.
Si vous me trouvez trop sentimental, et ne me croyez pas, tant pis, c'est que votre coeur n'a jamais connu le vrai amour, avec ses peines, ses joies, et ses désespérances .
C'est cela aimer et être aimé. Ce n'est pas uniquement cet amour charnel que recherchent les inconscients qui ne songent qu'à divorcer et à changer d'élue. L'être humain n'étant pas fait pour vivre seul, j'ai pris ensuite une compagne pendant une dizaine d'années, mais jamais elle n'a su déclencher en mon cœur l'oubli de mon bonheur enfui.
Mimi, si du haut des cieux, tu me vois, tu ne peux ignorer ma détresse, face à une vie sans ta présence depuis 26 ans. Tu es toujours en moi, mais je ne t'entends pas me répondre lorsque je te parle, aux plus mauvais moments de mes épreuves, et sur moi s'étend le voile de la désespérance. Il me reste cette consolation : le temps passe, je serai bientôt aussi usé qu'une vieille horloge.
Alors viendra l'instant de te rejoindre dans le vaste tombeau où tu dors, esseulée, toi qui ne pouvais te passer des tiens, et la boucle sera bouclée comme elle devrait l'être pour tous les êtres que le Bon Dieu a choisi pour s'appuyer l'un sur l'autre. Je ne t'ai pas oubliée, et seul l'éloignement m'empêche de revenir chaque matin auprès de ta dernière demeure te tenir au courant des misères qui submergent ma vie.
Camille FARRAN
(1) HISTOIRE SECRETE D'UNE VIE – contre 22 euros - Envoi franco chez l'éditeur « Les Sentiers du Livre » 9c Bld Jean-Moulin – 44100 - NANTES